Les pyramides ecclésiales
Les chrétiens hommes et femmes du XXIème siècle vivent en perpétuelle tension leur "double appartenance" à la démocratie et à l'Eglise (romaine). Essayant d'être promoteurs et participants fervents de la démocratie dans tous les secteurs de notre vie, nous aimerions bien que cet esprit inspire également et sans entraves notre manière de vivre notre attachement à Jésus-Christ. Nous souffrons des distorsions qui se produisent. Nous nous employons à les redresser autant qu'il est possible, sans aller jusqu'à rompre le fil –souvent fragile-- . Des amis sont plus radicaux…
Comme nous aimerions que notre Eglise fonctionne sous le régime de la démocratie participative ! Combien nous sommes avides des lieux où celle-ci s'exerce ! Heureusement il en existe, et nous en fréquentons. Pourrions-nous nous en passer ? Pourrions-nous taire leur existence ?
Il paraît que l'Eglise ne peut pas être démocratique car elle résulte d'une Révélation venue "d'en-haut" (?), cette Révélation ne dépendant pas des aspirations "démocratiques" des membres qui composent l'Eglise "ici-bas" (??). Cet argument, sans doute énoncé par moi d'une façon trop géographique, est important, mais il ne faudrait pas en abuser… Il ne faudrait pas en abuser jusqu'à faire des hommes (femmes ?) qui la dirigent des petits ou grands potentats ayant toute autorité sous prétexte que l'Eglise, non démocratique, ne peut être que hiérarchisée, pyramidale.
Ayant été amené à dire dans une enquête de mon Mouvement d'Eglise comment je vivais mon appartenance à l'Eglise catholique, j'ai indiqué que je vivais cela d'une manière "horizontale", supportant mal "la pyramide". Je supporte comme un "moindre mal" les nombreux hommes et les peu nombreuses femmes élus (une minorité) ou nommés (pour la plupart) à tous les échelons de la pyramide ; bien sûr, une organisation est nécessaire. Encore faut-il que ces hiérarques –grands ou petits-- soient dignes de leurs fonctions, soient respectables.
C'est le point de vue que j'ai soutenu, un soir, lors du débat qui a suivi l'intervention principale ; j'ai déclaré que je ne respectais les membres de la hiérarchie ecclésiale que tout autant qu'ils étaient respectables. Une personne m'a alors vivement pris à partie, me demandant de quel droit et sur quoi je me fondais pour dire cela de tel ou tel. Je ne sais si j'ai eu le temps et la présence d'esprit de lui dire que depuis plus de 50 ans, en équipe de base, nous nous réunissons chaque mois pour échanger sur nos vies, dans toutes les dimensions de celles-ci, et que dans cet exercice communautaire nous avions vu passer –ou nous avons eu affaire à-- quelques évêques et un bon nombre de prêtres ! Donc cette opinion énoncée par moi ce soir-là ne résultait pas d'une simple réaction épidermique individuelle, mais d'un travail collectif en Eglise.
Je n'ai pas eu le temps d'exposer un cas concret pour étayer mon opinion ; en voici un, au cours duquel deux membres de "la hiérarchie" ont donné, à mon avis, un exemple de la "non-respectabilité" :
Il était une fois une paroisse marseillaise, appelons-la Saint Théodule, fonctionnant aussi "démocratiquement" qu'il est possible (Conseil de Communauté élu, Curé ouvert et tenant compte des avis). Ce Curé, après 13 ans de bons et loyaux services, estime qu'il peut partir. Son départ coïncide avec l'arrivée d'un nouvel évêque, qui signe le départ du Curé et l'arrivée du nouveau, sans les connaître, les dossiers ayant été donc préparés et présentés par le Vicaire Général.
En octobre, à la première réunion du Conseil de Communauté, le nouveau Curé expose ses options durant la matinée. Stupéfaction croissante chez nous les participants, car celles-ci (traditionalistes et moralisantes) vont à l'opposé de ce qui a été fait jusqu'alors. A la pause, nous, les participants, demandons de donner priorité l'après-midi à la discussion sur les options et projets présentés le matin. L'après-midi n'apporte rien de neuf, le nouveau Curé campant sur ses positions et commençant à être cassant avec ses contradicteurs. Bien sûr, le soir, consternation générale ; dans les semaines qui ont suivi, réunions sur réunions, avec ou sans la présence du nouveau. Finalement, l'Evêque – devenu entre temps "Archiévêque" -- entérine les options du nouveau Curé ("Je ne peux pas briser l'âme d'un prêtre", refrain bien connu), donc désavoue les deux tiers du Conseil de Communauté qui s’opposaient aux options du nouveau Curé. Cette quinzaine de personnes – élues -- s'évanouissent dans la nature, profondément blessés ; certains ne s'en sont pas remises dix ans après… (Car les laïcs, on peut les casser, n'est-ce-pas ?) Et il paraît que l'Archevêque s'en allait larmoyant, disant : "Saint Théodule, c'est ma croix !" Peuchère, té ! Ca sert à quoi, de se lamenter, lorsque le mal est fait ?
Comment voulez-vous que je respecte foncièrement d'une part le Vicaire Général – toujours en fonction-- qui a glissé les nominations à signer à un évêque qui "débarquait" --, et d'autre part un évêque – toujours à ce poste – qui, sans s'informer davantage, a cassé un Conseil de Communauté élu ?
Combien, par contre, des années avant, ai-je respecté l'évêque (archi ou non, peut m'en chaut !) qui, dans les années 50, marchait en tête d'une manifestation pour la sauvegarde des Chantiers navals de Port-de-Bouc.
En exposant tout cela, je prends bien conscience que chacun peut ou non partager ces avis en la matière. D'ailleurs, dans le cas de saint Théodule, un tiers des membres du Conseil de Communauté est resté aux côtés du Nouveau Curé, partageant ses options ; l'une de ces personnes a même été chargée d'importantes fonctions dans les structures ecclésiales de Marseille et d'un organisme régional, où sa belle prestance est toujours là.
De même, il est parfaitement possible que des chrétiens n'aient pas accepté à l'époque la position de Charles de Provenchères en tête du cortège ouvrier de Port-de-Bouc ("Qu'allait-il faire en cette racaille ?").
Heureusement, les hiérarques respectables ne manquent pas dans notre Eglise : nous avons connu Jean-Pierre Ricard, alors Vicaire Général à Marseille, qui "mouillait la chemise" pour soutenir les communautés naissantes, même innovantes. Nous sommes redevables à Claude Dagens pour nous avoir mis au travail et nous amener à contribuer à l'élaboration de sa "Lettre aux Catholiques de France", qui nous a fait bien avancer. citons encore Jean-Luc Brunin qui remue ses ouailles contre la xénophobie, Albert Rouet qui dialogue intelligemment sur la laïcité, et d'autres évêques de France, qui font avancer la lourde machine parfois un peu inerte de la Conférence des Evêques de France. N'oublions pas les évêques d'autres pays, comme Oscar Romero, Don Helder Camara… et revenons en France pour ne pas oublier Jacques Gaillot (aïe, aïe, aïe ! le bûcher n'est pas loin !).
… Et il se peut même que Benoît XVI soit respectable, s'il continue dans la même veine que la première partie de sa première encyclique ; rendons-nous compte que pas une seule fois il n'y prononce le mot "péché" ; sans que j'aie attendu sa venue pour être amoureux, cependant je dis que la teneur de son texte est une bouffée d'air pur pour l'Amour et tous ceux qui en vivent ! Peut-être bien que son encyclique va, cette fois, être utile à tous les chrétiens, et que personne ne se sentira rejeté !
A verser au dossier –toujours ouvert-- "La démocratie dans l'Eglise".
Jean-Pierre Reynaud 16 février 2006

