Le Perreux, le 19 octobre 2009
Issu de la bourgeoisie marseillaise (son père était industriel), André Gence est scolarisé chez les maristes et fait des études qui le conduisent à briguer des
postes dans l’administration. Il doit à la guerre, où il est à la tête d’un corps franc pendant la campagne d’Alsace et de Belgique, et à un concours administratif d’être, sous l’occupation,
secrétaire d’un intendant de police puis chef de cabinet du préfet des Bouches du Rhône. Très marqué par la guerre, il était à la recherche d’un sens à donner à sa vie. Il rompt avec une
situation confortable et décide de devenir prêtre. Il hésite entre le diocèse et les Dominicains, à cause de la figure marseillaise exemplaire de Jacques Loew. Il choisit le séminaire de
Marseille, « espérant devenir un jour prêtre missionnaire, humainement situé en pleine masse païenne. C’était l’appel que m’adressait le Seigneur », écrira-t-il plus tard. Il est ordonné prêtre
en 1948.
Nommé vicaire à St Michel de Marseille, il découvre la Mission de France et en particulier Georges Mollard, curé de la paroisse. Ils seront rejoints par Pierre
Gallocher, Aubin Brieugne, Maurice Batigne, Pierre Judet, Emile Courquet. Avec eux, il va transformer cette paroisse du centre ville en paroisse missionnaire. Le dynamisme de l’équipe attire de
nombreux chrétiens qui voient dans cette paroisse l’expression d’un christianisme auquel ils aspirent. L’équipe est engagée contre la guerre d’Algérie, André participe au Mouvement de la Paix. En
1956, Mgr Lallier, l’évêque de Marseille met un terme à cette dynamique en demandant à Georges Mollard, Maurice Batigne et Pierre Judet de quitter le diocèse. André reste encore un an, avec
Philippe de Fontanges et Roger Philippe. André eut vite des mots avec l’évêque pour avoir signé un article dans le journal du Mouvement de la Paix des Bouches du Rhône. Il est contraint de
quitter Marseille. Entre temps, il avait demandé à être incardiné à la Mission de France.
Il gagne alors Paris et est nommé dans l’équipe Santé. Il devient aumônier à l’hôpital Cochin. Il veut rencontrer ce monde de la santé autrement que par une
situation d’aumônier classique. Le premier jour, il va manger avec le personnel. Des syndicalistes lui disent : « vous n’êtes pas des nôtres. » Peu à peu, André gagne la confiance du
personnel et nouera des amitiés et des dialogues avec de nombreux salariés incroyants. Il participe au Comité du Mouvement de la Paix de l’hôpital. Au bout de quatre ans, les responsables
diocésains de la santé demandent qu’il quitte l’aumônerie.
En 1962, il accepte la charge d’aumônerie du mouvement « la Vie Nouvelle ». Il suivra les activités du mouvement pendant des années. Dans cette période, il
participera aussi à la création de « Police et Humanisme », avec des policiers chrétiens troublés par ce qu’on leur demandait de faire pendant la guerre d’Algérie. Ce mouvement sera accompagné
ensuite par Jean Debruynne.
C’est quand il était aumônier à Cochin qu’il a recommencé à peindre. Il avait été initié dans sa jeunesse à la peinture par son oncle professeur aux Beaux-Arts à
Marseille. Il commence alors une carrière d’artiste : peintre, sculpteur, il crée aussi des vitraux et commence à vivre de son art. Dans les années 70, il rejoint Georges Mollard à Paris pour
faire équipe avec lui. Les séminaristes de la Mission de France vont souvent célébrer la messe chez eux. André participe aux premiers Pâques à l’aube lancés par Noël Choux avec le Service Jeunes
de la Mission de France.
En 1984, il retourne habiter à Marseille, où, tout en étant prêtre et artiste, il se consacre aux relations entre l’Eglise et le monde de la culture, par exemple à
travers l’association « Foi et Culture » dont il est le fondateur. Il participe avec ATD-Quart Monde à des actions contre l’exclusion en favorisant la création artistique dans les quartiers Nord
de Marseille.
A l’occasion du jubilé de l’an 2000, le pape Jean Paul II lui demande de venir animer un symposium à Rome sur l’Eglise et l’Art. Pour André, ce fut un moment très
important de sa vie, une consécration en quelque sorte.
Ses œuvres ont fait l’objet d’expositions partout dans le monde. Il a réalisé des aménagements d’églises, comme à St Germain des Prés à Paris ou St André à
Bobigny.
A l’occasion de ses 90 ans et de ses soixante ans de sacerdoce en 2008, André a écrit :
« J’ai toujours eu besoin de poésie. J’emploie le mot poésie au sens grec. Le terme « poïein » signifie « communiquer avec la main l’esprit à la matière ». Faire
sur la terre comme au ciel est un acte poétique, mettre en œuvre ce que nous disons dans le Notre Père « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Jésus transmettait son message par
des paraboles, par des images. La parabole unit ce qui est séparé ; il avait besoin d’une parabole pour faire l’unité entre lui et son Père, entre le ciel et la terre. Mes paraboles à moi, c’est
peindre.
Au début de l’année 2008, après avoir relu le récit de la mort du Christ, j’ai peint une grande toile. Selon l’Evangile : « Le voile du temple se déchira ». Pour
peindre la mort du Christ, j’ai coupé la toile en deux par un grand trait noir vertical, comme une grande déchirure. J’ai peint le voile du Temple qui se déchire. C’est une des toiles que je
préfère. Ce trait noir, cette déchirure, fait le lien entre le ciel et la terre, réalise la parole du Pater : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». La déchirure, c’est le
dévoilement. La foi est un dévoilement.
La poésie, c’est le rythme divin. Dieu se communique par la beauté. Au Moyen âge, on parlait du « beau » Dieu, pas du « bon Dieu » qui moralise. Le divin c’est le
beau. Le beau Dieu d’Amiens, le beau Dieu de Chartres... Un jour, j’ai compris cela. Ça a été l’accomplissement de ma vocation. C’est parce que je crois que je crée. Croire, c’est mettre en œuvre
le Credo. Créer, c’est faire être. Je deviens créateur avec le Créateur. C’est Lui qui me fait créer. Être créateur, c’est unir le ciel et la terre, rien d’autre que ça. Le reste est du
bavardage. La foi, l’expression de la foi est une poétique, c’est, avec la main, communiquer l’esprit à la matière. D’où le geste de l’imposition des mains. Le sacerdoce, on le reçoit par
l’imposition des mains. C’est par mes mains que je transmets la création. Les gens le comprennent bien.
Ma manière d’être « prêtre ouvrier », c’est faire avec la main ce que j’ai dans mon cœur. Je fais l’unité entre mon cerveau, qui pense, mon cœur, qui sent, et ma
main, qui fait. Le signe de la croix « au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit», c’est réaliser cette unité. »
Depuis un an, sa santé baissait. Son neveu Pierre Marie et sa nièce Francine l’ont pris chez eux. Il passa quelques mois chez les Petites sœurs des Pauvres, avant
de revenir chez son neveu et sa nièce.
A Dominique Fontaine, il confiait lors d’une visite cet été : « Entre le Christ et moi, il y a quelque chose de fort. La prière, il ne me reste plus que ça. La
prière, c’est ce qu’il y a de plus artistique. »
Un des derniers tableaux d’André est donc cette toile qu’il a intitulée : « le voile du Temple se déchira. » Nous garderons de lui à la maison du Perreux une autre
toile qu’il avait intitulée : « Levez-vous, portes éternelles ».
André, que le voile du Temple se déchire pour toi, que les portes éternelles se lèvent pour t’accueillir, continue à nous aider à créer et à aimer « sur la terre
comme au ciel. »
L’Équipe épiscopale
Vous trouverez des écrits d’André Gence sur le site de la Communauté Mission de France : mission-de-france.com