Mercredi 25 juin 2008
Homélie de la messe présidée par Mgr Georges Pontier
et concélébrée à Notre-Dame de la Garde le 21 juin 2008
par les neuf prêtres de Marseille
fêtant le 60e anniversaire de leur ordination :
Antoine Bertochi, Louis Bonnefont, Paul Bony, Pierre Causse,
André Cerise, André Gence, Henri Labigne, Robert Levet, Paul Raynal
et par François Pinus, jubilaire de 50 ans.
et concélébrée à Notre-Dame de la Garde le 21 juin 2008
par les neuf prêtres de Marseille
fêtant le 60e anniversaire de leur ordination :
Antoine Bertochi, Louis Bonnefont, Paul Bony, Pierre Causse,
André Cerise, André Gence, Henri Labigne, Robert Levet, Paul Raynal
et par François Pinus, jubilaire de 50 ans.
Dans la Liturgie de la Parole qui ouvre toute célébration eucharistique,
l'homélie s'efforce d'aider les fidèles à mieux découvrir la Parole de Dieu.
Mais, cette Parole de Dieu nous parvient de bien des façons.
Dieu nous parle par les Saintes Ecritures.
Il nous parle par la liturgie et tout particulièrement par la fraction du pain.
Il nous parle par les événements du monde.
Il nous parle aussi par l'histoire de notre Eglise.
Puisque nous célébrons aujourd'hui
le 50e ou le 60e anniversaire de notre ordination presbytérale,
c'est l'occasion pour nous, prêtres jubilaires,
de relire les pages de notre vie
et de partager avec vous, mes frères qui nous entourez cet après-midi,
ce que, pendant ces dernières décennies,
Dieu nous a dit par l'histoire de son Eglise.
Et il est vrai que Dieu a beaucoup parlé aux chrétiens de notre génération
par tout ce qui s'est vécu dans l'Eglise depuis 1948.
Au fil du temps, les années se suivent
mais elles sont loin d'avoir toutes la même importance.
Sur la balance de l'histoire, certaines pèsent plus lourd que d'autres
et il est certain que, pendant les soixante dernières années,
il s'est passé dans l'Eglise beaucoup plus d’événements marquants
que pendant les trois ou quatre siècles précédents.
Qui de nous aurait pu prévoir en 1948
ce que serait le visage de l'Eglise en 2008 ?
Aujourd'hui, pour fêter notre jubilé, nous concélébrons l’eucharistie
et il nous paraît tout à fait normal de le faire.
Mais, si, tous ensemble, nous étions venus à Notre-Dame de la Garde en 1948
pour confier au Seigneur les prémices de notre ministère,
chacun de nous se serait dirigé, avec un servant de messe,
vers l’un des petits autels qui se trouvent
dans les chapelles latérales de la basilique ou de la crypte
pour y « dire sa messe » selon l'expression assez malheureuse
que l'on employait fréquemment à l'époque.
Qui de nous aurait pu prévoir en 1948 que des Orthodoxes et des Protestants
seraient fraternellement présents à notre jubilé de soixante ans ?
Certes, tout n'est pas au beau fixe dans l'Eglise d'aujourd'hui.
Les chrétiens qui demandent à leur évêque de les ordonner prêtres
sont beaucoup moins nombreux que nous l’étions en 1948
et, dans les réunions sacerdotales, il n’y a pas beaucoup de prêtres jeunes.
Moins nombreux sont les parents qui envoient leurs enfants au catéchisme.
Et beaucoup d'enfants et de jeunes qui ont reçu une éducation chrétienne
prennent rapidement leurs distances avec l'Eglise
et, quelquefois, avec Dieu lui-même.
Non, tout ne va pas pour le mieux dans l'Eglise d'aujourd'hui.
Mais, tout compte fait, nous constatons avec joie que le visage de notre Eglise
est plus beau qu’il ne l’était en 1948.
Et la crise qu'a connue le catholicisme dans le dernier tiers du XXe siècle
aurait certainement été beaucoup plus grave
si, pendant ces soixante années, le visage de l’Eglise
n’avait pas rajeuni en redevenant plus évangélique.
En ce jour de notre jubilé, faisons donc œuvre de mémoire
et disons à nos frères les chrétiens d’aujourd’hui
ce que nous avons ainsi vécu dans l’Eglise.
Pendant le temps de notre Grand Séminaire, entre 1941 et 1948,
il s’est trouvé que l’Eglise de France a connu
un extraordinaire bouillonnement apostolique et pastoral.
Un bouillonnement
dans lequel l’archevêque de Paris, le cardinal Suhard, a joué un très grand rôle.
Quand il était archevêque de Reims,
il avait été frappé par la déchristianisation de certaines zones rurales
et c’est sous son impulsion que l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques
décida de créer la Mission de France : c’était le 24 juillet 1941
- une date qui est particulièrement chère à André Gence - :
des prêtres séculiers se formeraient
pour être envoyés dans les diocèses ruraux
les plus pauvres en prêtres et les plus déchristianisés :
ils y apporteraient un nouveau souffle missionnaire
et de nouvelles méthodes apostoliques.
Dès le 5 octobre 1942, trente postulants
entrent au Séminaire de la Mission de France à Lisieux.
En 1943, deux prêtres français, les abbés Godin et Daniel,
qui avaient vécu en contact étroit avec le monde ouvrier
publient un ouvrage intitulé France, pays de mission ?
qui provoqua un choc énorme dans l’Eglise de France.
En réponse presque immédiate, le cardinal Suhard crée la Mission de Paris :
des prêtres se formeraient pour évangéliser les milieux ouvriers d’Ile de France
et, très vite, certains de ces prêtres, comme ceux de la Mission de France,
deviennent prêtres-ouvriers.
La même année 1943, ce fut la naissance du Centre de Pastorale Liturgique
qui, avant et après le concile Vatican II,
a joué un très grand rôle dans la réforme de la liturgie.
Dans ces mêmes années, on se mit à célébrer, dans les diocèses de France,
la Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens
qu’avait contribué à répandre un prêtre lyonnais, le P. Paul Couturier.
Et, dans les bibliothèques de nos Grands Séminaires, nous pouvions lire
l’ouvrage publié en 1937 par le P. Congar Chrétiens désunis :
c’est ainsi que nous commencions à nous ouvrir à l’œcuménisme.
Bref, que de germes de renouveau
apparurent alors en quelques années dans l’Eglise de France :
renouveau missionnaire, renouveau liturgique, renouveau théologique,
ouverture à l’œcuménisme !
C’est dans un tel climat que nous nous sommes préparés au sacerdoce :
comment, le jour de notre ordination,
n’aurions-nous pas été remplis d’espérance ?
Mais, très vite, nous allions être soumis au régime de la douche écossaise.
En effet, le pape Pie XII prit peur devant ces divers renouveaux.
Dès 1948, l’année même de notre ordination, Rome manifeste sa méfiance
vis à vis d’un nouvel ouvrage du P. Congar
Vraie et fausse réforme dans l’Eglise.
L’année suivante, un document de Pie XII rappelle aux fidèles
qu’ils ne devaient s’engager dans l’œcuménisme
qu’avec une extrême prudence.
Tout au plus, ce document autorisait-il les catholiques [écoutez bien, mes frères]
à réciter le Notre Père en commun avec des Orthodoxes et des Protestants
[ce qui veut dire qu’auparavant ils n’y étaient pas autorisés].
C’était en 1949. Quand nous évoquons cela aujourd’hui,
nous avons l’impression de faire un mauvais rêve !
En 1950, Pie XII publie l’encyclique Humani generis
par laquelle il mettait en garde
contre un grand nombre d’opinions soutenues alors par des théologiens.
En 1952, Rome envoie des visiteurs canoniques
inspecter les Grands Séminaires de France
et contrôler la qualité de l’enseignement qui y était donné.
En février 1954, plusieurs grands théologiens français,
dont le P. Congar et le P. de Lubac, sont interdits d’enseignement.
Un mois plus tard – et cela eut un très grand retentissement en France -,
Rome demandait aux prêtres-ouvriers de quitter les usines….
Tout cela en seulement six ans : cela faisait vraiment beaucoup
et ce furent des années bien difficiles à vivre.
Quel contraste avec les divers renouveaux
que nous avions connus pendant nos années de Séminaire !
Mais, en octobre 1958, - l’année où nous avions dix ans de sacerdoce
et où François Pinus a été ordonné –
Jean XXIII succède à Pie XII.
Et voici que nous avons connu une nouvelle douche écossaise,
mais, cette fois-ci, c’est le chaud qui a succédé au froid…
D’un seul coup prend fin le climat de suspicion
que connaissait l’Eglise depuis quelques années.
Jean XXIII ne cherche pas à condamner,
mais il appelle inlassablement l’Eglise à une vie plus évangélique.
Dès janvier 1959, il annonce la réunion d’un concile œcuménique
en précisant bien : « pour favoriser l’union entre tous les chrétiens ».
Et il se met à recevoir des Orthodoxes et des Protestants,
ce qui ne s’était plus fait depuis plusieurs siècles.
En septembre 1962, il nomme experts au concile les Pères Congar et de Lubac
que Pie XII avait interdits d’enseignement huit ans auparavant.
En avril 1963, il adresse une encyclique sur la paix Pacem in terris
« au clergé et aux fidèles de l’univers » [jusque là, la formule est classique]
[mais le pape avait ajouté] « ainsi qu’à tous les hommes de bonne volonté » :
il s’agissait là aussi d’une grande première
et, de fait, cette encyclique connut une diffusion extraordinaire.
Jean XXIII a été pape moins de cinq ans,
mais il a profondément modifié le style de la papauté et de l’Eglise.
Il me semble qu’il était utile de nous arrêter un peu longuement
aux années si mouvementées de notre Grand Séminaire
et du début de notre ministère presbytéral,
car beaucoup de fidèles connaissent mal ce qui s’est vécu alors dans l’Eglise.
Les années suivantes sont mieux connues :
le concile Vatican II et les suites du concile
et le pontificat assez exceptionnel de Jean-Paul II.
Nous ne ferons donc que les évoquer en quelques mots.
Les suites du concile : on pense tout de suite à la réforme liturgique.
Mais Vatican II, c’est aussi
une attention plus grande donnée à la Parole de Dieu,
la remise en valeur du sacerdoce des baptisés,
l’insistance sur le caractère missionnaire de l’Eglise,
sur l’importance de l’œcuménisme et de la liberté religieuse
et ce très beau document sur L’Eglise dans le monde de ce temps
qui demande aux chrétiens d’être présents au monde
et qui aborde tous les grands problèmes de l’homme et de la société.
Et, bientôt, des prêtres seront de nouveau autorisés à se faire ouvriers.
Du pontificat de Jean-Paul II, nous ne mentionnerons
que trois événements particulièrement significatifs.
Le 19 août 1985, à Casablanca, le pape s’adresse longuement
à 90 000 jeunes musulmans.
Le 13 avril 1986, pour la première fois,
un pape est accueilli dans la Synagogue de Rome par le Grand Rabbin.
Le 27 octobre de la même année,
répondant à l’invitation du pape, les responsables
des diverses Eglises chrétiennes et des différentes religions du monde
se réunissent à Assise et prient pour la paix.
Qui de nous, en 1948,
aurait pu croire possibles de telles rencontres et même les imaginer ?
Voilà donc, mes frères, ce que nous avons vécu dans notre Eglise
au cours de ces soixante dernières années.
Lorsque je préparais cette homélie,
j’ai pensé tout naturellement à une phrase de l’évangile de Luc.
Quand Jésus eut guéri un paralytique, la foule s’écria :
Nous avons vu aujourd’hui des choses merveilleuses (Lc 5, 26).
Jubilaires de ce jour, nous pouvons faire nôtre cette affirmation.
Oui, dans l’aujourd’hui de notre vie sacerdotale qui dure depuis soixante ans,
nous avons vu des choses vraiment merveilleuses.
Beaucoup plus que les prêtres des générations qui nous ont précédés,
nous avons été les témoins
d’événements exceptionnels de la vie de notre Eglise
et, en particulier, de ce concile que nous avons d’autant plus apprécié
que nous avions connu la période qui l’a précédé,
et que nous nous rendions bien compte de tout ce qu’il apportait à l’Eglise.
Pour avoir vécu tout cela,
nous avons vraiment l’impression d’avoir été des privilégiés.
Pour ces merveilles, ce soir, nous rendons grâces au Seigneur
et nous vous invitons, mes frères, à unir votre action de grâces à la nôtre.
Si, tous, nous avons vécu les mêmes grands événements de la vie de l’Eglise,
nous avons exercé, les uns et les autres, des ministères très différents.
Que Marie les présente aujourd’hui à son Fils comme en un bouquet,
en un bouquet tirant sa beauté de la variété des fleurs qui le composent.
Et que celle qui s’est dite « la servante du Seigneur » nous aide,
nous les jubilaires de ce jour, à rester, jusqu’à la fin de notre vie,
de bons serviteurs de l’Eglise et du Christ. Amen.
Homélie du Père Robert Levet

Plat de pâtes du 16 mai 2008